La fouille préventive conduite en amont des travaux d’aménagement de la ZAC de Lybertec, à Belleville-sur-Saône (Rhône) entre fin avril 2015 et octobre 2015, a permis d’éclaircir nos connaissances sur les occupations rurales gallo-romaines et médiévales à proximité immédiate de l’établissement de Ludna. Cette campagne de fouille fait suite à une série de travaux et de diagnostics réalisés par C. Landry (Landry 2009 et 2013), A. Poirot (Poirot 2009), S. Martin, P. Mille (Martin ,Mille 2003), R. Royet (Royet 1995), A.C. Remy et D. Frascone (Remy, Frascone 2001). Ces nombreuses phases de diagnostics ont révélé un territoire constitué de zones alluvionnaires fertiles, occupé de l’époque protohistorique jusqu’au Moyen-Âge central. L’opération préventive qui concerne la tranche 1 de diagnostic menée sur la zone d’aménagement de Lybertec, s’étend sur deux secteurs : au nord, le lieu-dit de la Grange Berchet localisé à l’ouest de la plateforme logistique Hartmann et au sud sur le lieu-dit de la Martizière, secteur de fouille attenant à la voie de chemin de fer reliant Villefranche-sur- Saône et Maçon. Au total quatre fenêtres de décapage ont été réalisées sur une superficie globale de 3 ha. Au lieu dit de la Martizière, une grande fenêtre d’ouverture, de 2.3 ha était destinée à observer les vestiges de plusieurs établissements fossoyés à caractère rural d’époque gallo-romaine ainsi qu’un réseau dense de fossés « parcellaires ». Sur le même lieu-dit, deux petites fenêtres (1000 m2 et 1200 m2) devaient permettre de documenter un axe fossoyé d’orientation nord-sud d’époque gallo-romaine suivi au diagnostic sur plus de 700 mètres de longueur. Enfin, au nord de ces trois premières zones de fouille, une quatrième fenêtre sur le lieu-dit de la Grange-Berchet, a été décapée sur 5000 m2. Elle devait permettre d’observer les vestiges d’une voie orientée est-ouest, et quelques structures fossoyés alto-médiévales.

Époque antique

Sur le lieu-dit de la Martizière, les découvertes en accord avec ce qui a été vu lors de la phase de diagnostic consistent principalement en un réseau dense de fossés d’enclos enserrant trois établissements ruraux gallo-romains. Les fondations de trois bâtiments antiques, chacun circonscrit dans un système fossoyé, ont été mises au jour. La fouille systématique de l’ensemble des niveaux archéologiques a permis de fixer la chronologie d’occupation d’un premier enclos, installé au nord (ESP3), fondée ex–nihilo dans le courant de la première moitié du Ier siècle apr. J-C. Son plan complet permet de restituer une superficie de 4000 m2. Cette première occupation, qualifiée d’établissement « précoce » est constituée principalement au nord d’un bâtiment sur poteau en matériau léger en association avec un vide sanitaire, d’un réseau de petits fossés de drainage et d’une quarantaine de fosses. Dans l’angle sud-est de l’enclos, un foyer, une grande structure en creux à comblement hydromorphique et un puits avorté ont également été identifiés. Au total, près d’une soixantaine de structures ont été dégagées.

Au sud, deux autres établissements ruraux mitoyens (ESP1 et ESP2) succèdent à cette première occupation. Ils sont mis en place au cours du IIème siècle et semblent abandonnés dans le courant du IIIème voire IVème siècle apr. J.-C. L’établissement ESP1 enserré dans un système fossoyé trapézoïdal a livré un bâtiment sur solins de fondations, dont seules les tranchées d’épierrement subsistent. Au nord une cinquantaine de trous de poteau permettent de restituer un espace clôturé dévolu aux activités probablement agropastorales. Attenante au nord, une entrée en chicane fossoyée a été mise au jour. Dans l’angle nord-est a également été identifiée une grande structure en creux à comblement hydromorphique.

Les vestiges rattachés au troisième établissement ESP2 sont localisés dans le quart sud-est de la grande fenêtre de décapage. Ils consistent principalement en un bâtiment rectangulaire sur solins de fondations en pierre. À l’est un second bâtiment de plus petite dimension et mal conservé semble suggérer une annexe agricole. À proximité de nombreux trous de poteau permettent de restituer une zone interne clôturée similaire à celle observée sur l’établissement voisin. Elle s’étend à l’est sous les limites de l’emprise. Au Nord, un puits et la fermeture fossoyée de l’établissement ont été identifiés. Le système fossoyé clôturant cet établissement au nord est remarquable, il est constitué d’un double fossé de faible profondeur et d’un alignement parallèle de trous de poteau restituant une palissade.

D’une superficie interne de 84 m2, le bâtiment principal semble comporter au moins deux pièces. La partie nord mesure 62 m2, la partie sud 22 m2. Un grand trou de poteau quadrangulaire localisé au centre permet de restituer une toiture. La pièce méridionale est matérialisée par un vide sanitaire délimité parfaitement par les murs de fondations. Bien que fortement arasées, certaines structures ont fourni du mobilier céramique qui a permis de proposer une date d’occupation similaire à l’établissement mitoyen (ESP1), au IIème siècle apr. J.-C. jusqu’au IIIème voire IVème siècle.  

Sur le lieu-dit de la Martizière, l’emprise de la fouille judicieusement installée a permis de mettre au jour trois habitats ruraux enserrés dans un enclos fossoyé. Ces espaces enclos ont livré toutes les composantes inhérentes au fonctionnement de fermes : grandes structures en creux identifiées comme des mares, puits, système de drainage des terrains, zone clôturée pour les activités agropastorales et parfois entrée en chicane matérialisée par un système de double fossé parallèle.

L’établissement dégagé au nord (ESP3) a permis d’observer et de comparer les évolutions chronologiques des formes architecturales. Les bâtiments exhumés dans les fermes plus récentes (ESP1 et ESP2) sont installés sur des solins de fondations à la différence du bâtiment « précoce » sur poteau observé au nord. Sous la pression des travaux agricoles récents, les vestiges sont fortement arasés. Aucun sol n’est conservé dans les niveaux constitutifs des bâtiments. Cependant, la découverte systématique de vides sanitaires à l’intérieur de chacun de ces trois édifices a permis d’exhumer du mobilier archéologique caractéristique du domaine domestique, écartant ainsi l’hypothèse de simples annexes agricoles.

L’économie de ces trois établissements a été difficile à appréhender en raison de l’arasement des vestiges. Des analyses chimiques ont montré l’absence de coprostérols marqueur de stabulation d’animaux dans les niveaux constitutifs des grandes structures en creux identifiées comme des mares pour abreuver le bétail. Cependant du triterpène spécifique du millet (Panicum miliaceum L.) a été identifié à plusieurs reprises. Il s’agit d’un grain consommé exclusivement pour le bétail. D’autre part, la présence de rares fragments de faisselles suggère également la production de fromage même s’il s’agit certainement d’une consommation locale, elle indique fortement la présence de bétail. Des systèmes de clôture à l’intérieur des établissements ont également été identifiés. À l’intérieur de la ferme mise au jour au sud-ouest (ESP1), un espace clôturé par une cinquantaine de trous de poteau, présentant systématiquement des calages de tegulae, restituent une superficie de 600 m2. Cet espace est accolé au nord à un système de double fossé en chicane. Ces zones interprétées comme des secteurs de parcage pour le bétail sont judicieusement installées à proximité des grandes structures en creux peu profondes à comblement essentiellement hydromorphique. Malgré l’indigence des données archéozoologiques et des résultats physico-chimiques, due à l’acidité des sols, le plan structurel des enclos ainsi que les vestiges exhumés au sein de ces fermes sembleraient indiquer un système économique reposant sur l’élevage. 

En périphérie des bâtiments de grandes couches de remblais constituées de tegulae, comblant parfois de légères dépressions naturelles, permettent un aménagement drainant afin de circuler aisément sur ces terrains argileux. Les matériaux utilisés pour les constructions et aménagements sont récurrents. La pierre est rare dans le secteur, la tuile est souvent utilisée comme matériau drainant, et ceci dès le milieu du Ier siècle apr. J.-C. Au IIème siècle, elle est également utilisée en semelle de fondation couplée avec des blocs de pierre de « Brouilly ».

Époque médiéval

Sur la quatrième fenêtre, plus au nord, sur le lieu-dit de la Grange-Berchet, l’occupation antique est absente. La quasi totalité des vestiges est rattachée au haut Moyen-Âge. Les structures mises au jour consistent principalement en une voie et ses fossés bordiers, des fosses de plantation, des niveaux de démolition d’un bâtiment alto-médiéval et des trous de poteau en périphérie suggérant les vestiges d’au moins un bâtiment en matériaux légers. Des fosses présentant des rejets d’activité métallurgique, deux fossés parcellaires et une sépulture ont été également identifiés.

La voie orientée est-ouest suivie sur plus de 70 mètres semble pérennisée sur au moins six siècles (VIème siècle apr. J.-C. au XIIème siècle apr. J.-C.). Elle suit une orientation de NL70°W, inclinaison vu également plus au nord lors des travaux de diagnostics (Poirot 2009 et Landry 2013) pour un fossé comblé à l’époque laténienne. Le fossé nord de la ferme à enclos ESP2 est calé également  sur cette orientation. Attenantes à ce réseau viaire, de nombreuses scories ferrugineuses ont été mises au jour dans les niveaux de démolition du bâtiment suggérant une activité métallurgique.

À proximité immédiate, la découverte d’une sépulture a permis d’exhumer une plaque-boucle articulée et une contre-plaque damasquinée, en position primaire, caractéristiques du VIIème siècle apr. J.-C. Le mobilier métallique issu de cette inhumation en fosse indique une chronologie a priori contemporaine de la date d’occupation et de fonctionnement de l’établissement. C’est-à-dire le VIIème siècle apr. J.-C.

Sur le lieu dit de la Martizière où a été identifié l’essentiel des vestiges antiques, rares sont les vestiges d’occupation postérieure à l’implantation gallo-romaine. À l’ouest proche de la berme délimitant l’emprise de fouille, un bâtiment sur poteau a été mis au jour. La présence de charbons dans le comblement des trous de poteau a permis de procéder à une analyse radiocarbone sur deux échantillons. Ce bâtiment a pu être ainsi daté du XIIème siècle apr. J.-C., seuls vestiges tangibles des époques médiévales sur le secteur de la Martizière.

Époque moderne et contemporaine

À l’époque moderne et contemporaine, d’autres axes fossoyés sont installés permettant de délimiter les espaces agricoles et également de drainer les sols pour les cultures actuels. Ces fossés ne se superposent pas aux linéaires antiques mais enregistrent des orientations strictement similaires. La fouille a permis de mettre en évidence d’importants phénomènes de pérennisation dus principalement aux contraintes topographiques et hydrographiques. Visible encore aujourd’hui, des fossés parcellaires présents sur les cadastres napoléoniens sont encore utilisés deux siècles plus tard.

Sur le lieu dit de la Grange-Berchet, l’occupation médiévale matérialisée par la présence d’une voie, d’un bâtiment dévolu à une activité métallurgique et d’une sépulture permet de compléter nos connaissances sur ces périodes médiévales peu documentées à proximité de Belleville. La nature des vestiges médiévaux

Évolution du paysage

Après la phase d’abandon des deux établissements antiques (ESP1 et ESP2) autour du IIIème/IVème siècle apr. J.-C., s’amorce une probable remise en culture des parcelles. Les axes fossoyés d’enclos et de drainage antiques sont colmatés. Les habitats ruraux sont abandonnés au profit d’une remise en culture de la zone. Ce remembrement difficile à dater en raison d’un important phénomène de pérennisation des axes fossoyés post-antiques et de l’absence de mobilier archéologique datant, est situé entre la fin de l’Antiquité et l’époque moderne.  

Cette fouille donne un aperçu sur une infime partie du territoire rural d’époque antique à proximité de Ludna. Trois établissements gallo-romains ont pu être observés et comparés les uns avec les autres. Même si les installations sont relativement modestes, elles témoignent de l’activité des campagnes au nord du Val de Saône, à proximité de l’agglomération de Ludna. Au moins, deux unités d’exploitation autonomes fonctionnent de façon synchrone (ESP1 et ESP2). Leur position mitoyenne, leur chronologie d’occupation identique et la similitude des vestiges observés en font un exemple d’habitats ruraux regroupés rarement observé dans la Vallée de la Saône. Les données issues de cette opération ont permis de compléter également les connaissances sur le territoire proche du bourg de Belleville à l’époque médiévale connues uniquement grâce à quelques maigres sources historiques du Moyen-Âge central. Les textes concernant les périodes alto-médiévales sont inexistants. C’est un des nombreux apports de cette opération de fouille qui a permis d’observer et de documenter des vestiges de cette période. L’ensemble des données issues de cette campagne de fouille préventive s’inscrit ainsi dans la connaissance des territoires ruraux des campagnes bellevilloises durant le Haut-Empire jusqu’au XIIème siècle apr. J.-C.

 Responsable d’opération : Y.Zaaraoui

ZAARAOUI (Y.), GOBBE (G.), MARMARA (M.), DJERBI (H.), ROUMEGOUS (A.), GAGNOL (M.), RENAUD (A.) et GARNIER (N.) – Établissements ruraux gallo-romains et médiévaux à Belleville « Zac de Lybertec » (Rhône), Histoire d’un paysage de l’époque antique au Moyen-Âge. Rapport final d’opération, Mosaïques archéologie, SRA Rhône-Alpes, Lyon, décembre 2016, 3 vol.